Accueil Métier : infirmier Infirmiers : ils témoignent ! Christophe Quiénot, Mont-de-Marsan (psychiatrie)

Christophe Quiénot est Cadre de santé en psychiatrie au Centre hospitalier de Mont-de-Marsan. Focus sur un parcours de soins et d’éducateur, avec le recul de l’expérience.

Pouvez-vous nous préciser votre parcours dans le domaine des soins infirmiers jusqu’à vos fonctions actuelles ?

Mon parcours peut se caractériser par des rencontres et la recherche de sens.
Je suis infirmier diplômé d’État depuis 1988. Dès mes études d’infirmier, j’ai commencé à m’intéresser au sujet des soins palliatifs. Lors de ma formation, j’ai visité en Suisse, un centre pilote dans ce domaine, le CESCO (Centre de Soins Continus) à Collonges Bellerive dirigé par le Professeur Charles-Henri Rapin (1947-2008). J’ai postulé pour un poste dans ce centre très peu de temps après l’obtention de mon diplôme. Dans ces trois ans de travail auprès de personnes en fin de vie, j’ai mesuré les carences, mais aussi l’intérêt que j’avais pour l’aspect psychologique des soins.
Cela m’a conduit, en 1993, à postuler pour une formation spécialisée en santé mentale et psychiatrique, à Genève. Au cours de cette formation, j’ai notamment fait un stage auprès de patients en proie à l’héroïne dans un centre où l’on distribuait de la méthadone. À la fin de ma formation, j’ai été embauché dans ce centre. Au service d’addictologie, j’étais infirmier spécialisé à la consultation pour toxicodépendants des Hôpitaux universitaires de Genève.
Plus tard, j’ai été sollicité pour accueillir des stagiaires qui faisaient une spécialisation en santé mentale et psychiatrique. De fil en aiguille, j’ai exercé comme Cadre infirmier formateur en santé mentale et psychiatrie (2000-2004).
En parallèle, en 2003, j’ai passé en France une licence en Sciences de l’éducation, option santé-social. Avec cette licence, j’ai pris en 2004 un poste de Cadre de santé à la Clinique médicale et pédagogique Jean Sarrailh, à Aire-sur-l’Adour. Elle accueille des jeunes en difficultés psychologiques – voire psychiatriques – qui poursuivent leurs études. Elle dépend de la Fondation Santé des Étudiants de France qui organise un programme Soins-Études-Insertion dans ses établissements.
À la rentrée 2006, j’ai pris un poste de Cadre de santé formateur à l’IFSI de Pau. J’y suis resté trois ans.
À l’été 2009, j’ai été recruté à Saint-Sever comme Directeur adjoint du Service Accueil familial de l’Association Rénovation, qui reçoit des enfants en placement familial, sur décision du juge des enfants. Cette association est particulièrement attentive à la prise en charge d’enfants et d’adolescents affectés par des troubles du comportement et des maladies psychiques.

La différence entre l’hôpital et le médico-social peut effrayer, mais il y a beaucoup de points communs : on est toujours dans l’accompagnement des personnes, on retrouve des compétences qui sont essentielles, comme le respect des personnes.
C’est intéressant pour les soignants, parce que l’on est un peu obligé d’abandonner notre toute-puissance – ce défaut qui peut être présent chez soignants de décider de ce que l’on pense bon pour l’autre –, alors que les éducateurs sont plus dans l’écoute. Par mon expertise de soignant, j’ai apporté un regard de rigueur et par cette expérience d’éducateur, j’ai appris à montrer le chemin plutôt qu’à imposer un parcours de soins.
En 2014, j’ai postulé pour rejoindre une structure novatrice, l’Estancade 64, destinée à des jeunes présentant des troubles graves du comportement et de la socialisation, en ruptures multiples : familiale, scolaire et sociale. J’ai été directeur adjoint de cette structure qui comporte notamment un Accueil familial spécialisé (placement familial). C’est un travail plus proche du soin, car la maladie psychique est plus présente.
Suite à des problèmes de santé, j’ai dû arrêter cette activité imposant notamment de longs déplacements au profit d’un poste de Cadre de santé au Centre hospitalier de Mont-de-Marsan. Il y avait un service de psychiatrie accueillant aussi bien des adolescents que des adultes. J’ai été recruté pour monter un service qui ne soit dédié qu’aux adolescents.

Quelle est votre perception actuelle de la formation au soin psychiatrique ?

L’arrêté du 23 mars 1992 qui créa un Diplôme d’État unique d’infirmier signa la fin de la formation spécifique des infirmiers de secteur psychiatrique.
La question de la formation nécessaire pour travailler avec des patients souffrant des problèmes psychiques est complexe. L’infirmier devient lui-même un instrument thérapeutique. Cela suppose une formation personnelle particulière. Il faut une maturité, une assurance qui est moins liée à l’âge qu’à l’expérience et à sa maturation. Il faut ensuite savoir exploiter professionnellement ces acquis. D’un point de vue théorique, l’approche psychodynamique peut être particulièrement utile, même si, professionnellement, on ne pense pas travailler avec elle. Il faut avoir un minimum de connaissance sur la construction psychique d’une personne. Cette approche nous permet d’imaginer ce qui légitime notre relation avec des patients en difficulté, de travailler son rapport à l’autre, en même temps qu’elle nous renseigne sur nous-mêmes.

Quels conseils donneriez-vous aux futurs infirmiers qui souhaitent exercer en psychiatrie ?

Dans le travail psychiatrique, on est touché, on est interpellé et heureusement, car c’est cela qui fait que l’on peut soigner, mais en même temps, pour pouvoir dédramatiser la situation, il faut être solide soi-même tout en sachant s’appuyer sur son entourage professionnel.
L’autre conseil que je pourrais donner, c’est de bénéficier d’une supervision individuelle personnelle ou institutionnelle. Je suis surpris par les étudiants actuels qui ne sont pas prêts ou n’envisagent pas du tout de pouvoir consulter pour eux-mêmes. Si l’on se réfère aux formations en secteur psychiatrique il y a vingt ou trente ans, plus de la moitié des étudiants réalisaient en plus un travail personnel sur eux-mêmes. Il faut prendre le temps de réfléchir sur soi puisque l’on ne peut plus attendre que les institutions nous l’offrent. L’enjeu est de pouvoir tenir dans son métier sur la durée et d’avoir une vie personnelle acceptable.
S’il faut absolument envisager cette démarche de réflexion sur soi lorsqu’on veut travailler en psychiatrie, je la recommanderais aussi aux personnes qui travaillent aux urgences ou encore en gériatrie. En gériatrie par exemple, le risque est grand d’identifier la personne que l’on est en train de soigner à ses propres parents ou à ses proches, ce qui nous renvoie à des attitudes ou à des contre-attitudes qui ne sont pas souhaitées dans un contexte professionnel. Le travail de réflexion sur ce qui nous arrive est donc toujours à recommander.

Au-delà de la formation générale d’infirmier, comment se spécialiser ensuite en santé mentale ?

Si l’on se sent prêt pour ce métier, la voie la plus simple est de se faire embaucher dans un service dédié – c’est assez facile, il y a peu de candidats. Ensuite, il faut demander à suivre des formations en lien avec son exercice. Ce sont souvent de petites formations, mais qui permettent déjà de donner des pistes de réflexion par l’apport théorique. Ces formations peuvent être proposées à l’ensemble d’un service. Il existe encore bien d’autres formations, comme les DU en santé mentale – souvent de grande qualité et qui font enfin entrer les infirmiers à l’université -, mais il faut arriver à les obtenir.
Il existe les supervisions internes, ce que l’on appelle l’ « analyse des pratiques ». En psychiatrie, la supervision est définie comme « un temps réservé à un échange avec un senior à propos des difficultés dans la relation interpersonnelle entre le professionnel et le patient » [1] . J’encourage les jeunes professionnels à y aller systématiquement. Cela peut leur paraître ne pas être le cœur du métier, mais c’est ce qui fait qu’ils vont pouvoir tenir dans ce métier. S’il n’y a pas ces supervisions internes, il faut les réclamer. On ne peut arriver à comprendre des personnes qui vivent dans une autre réalité que la nôtre que si l’on en parle avec quelqu’un d’autre.
Il y a eu aussi des tentatives de tutorat. Certains hôpitaux ont formé des tuteurs dans les services de psychiatrie afin d’accompagner les jeunes professionnels et de les former. Mais de ce que j’ai pu voir, cela ne fonctionne pas très bien.
Enfin, j’insiste à nouveau sur la nécessité d’accepter de faire un travail sur soi.

Dans quelle mesure l’évolution économique, culturelle et sociale influe-t-elle sur l’évolution des interventions de l’infirmier en santé mentale ?

L’évolution générale, c’est qu’il y a beaucoup moins d’argent pour la santé et que la psychiatrie est un parent pauvre de la santé.
Il faut qu’il y ait des professionnels pour expliquer aux managers ce qui se passe sur le terrain.
Par exemple, je suis obligé d’expliquer actuellement qu’acheter de la pâte à modeler ou de la peinture, c’est du soin dont ont besoin non seulement les adolescents mais aussi les adultes : ce n’est pas du récréatif. Il faut aussi pouvoir organiser des sorties (piscine, course) ou de l’équithérapie quand on le peut. Accompagner un patient schizophrène pour aller acheter son pain, du point de vue d’un administrateur, cela peut paraître superflu, mais d’un point de vue du soin, le bien-être du patient, c’est vital !

Quelle est la spécificité de la relation « psychiatrique » avec des adolescents ?

Nous avons toujours affaire à des personnes différentes. Cependant, il arrive qu’elles aient un point commun dans leur histoire : ce sont des personnes qui ont été trompées par les adultes.
Je dis « tromper » dans le plus grand sens du terme, c’est-à-dire que les troubles psychiatriques sont souvent liés à des troubles de l’attachement parce que, dans leur plus jeune âge, ces personnes ont été accompagnées par des adultes qui n’ont pas été « corrects », en allant du plus grave au moins grave – des abus sexuels par exemple, à la négligence d’une maman dépressive qui aura négligé son enfant.
La confiance envers les adultes est donc très altérée. Remettre, certains diront restaurer, mais quelquefois c’est instaurer, un peu de confiance dans la relation à l’adulte, c’est un peu notre travail. Il nous faut créer des expériences de relations avec les adolescents qui soient positives. C’est pour cela qu’il faut multiplier les activités, multiplier les rencontres. Et de temps en temps, nous entendrons le jeune dire : « avec untel, je m’entends bien », ou « telle infirmière, je l’écoute », ou « le médecin qui m’a parlé, lui il a raison ». Ainsi pouvons-nous parvenir à redonner un peu de confiance et essayer de reconstruire quelqu’un.
Même lorsque la personne est en extrême souffrance du fait de sa maladie, il surgit des expériences positives dont la personne va pouvoir parler : « il y a des moments où je peux être calme », « il y a des moments où je peux entrer en relation avec les autres » – et ça, c’est déjà une bonne base de travail et de soins.

© Dunod Éditeur, avril 2016


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  • Christophe Quiénot, Mont-de-Marsan (psychiatrie), 10 novembre 2016, 18:34, par sylvain

    merci pour ce très beau témoignage !